Abcès

décembre 17, 2006

 

n.m, amas de pus dans une cavité accidentelle ou naturelle du corps. Percer un abcès consiste à appuyer fortement dessus afin de décorer les miroirs des salles de bains et des discothèques à la mode. Il y a divers synonymes de ce mot comme phleghmon, bubon, amélie nothomb. L’expression « J’ai explosé un Amélie Nothomb, t’aurais pas du fond de teint? » est très utilisé par les libraires juvéniles à la peau grasse. L’équivalent masculin est le moins usité « Oh putain j’ai encore un Houellebecq qui sort», qui ne se dit que dans le milieu littéraire masculin. Mais cet acte est surtout très apprécié des adolescents mal nourris et des ingénieurs informaticiens qui aiment bien orner d’éclats jaunes l’herbe verte de leurs fonds d’écran trop parfaits. Telles jonquilles dans un près, leurs exhudats pathologiques montrent bien qu’un homme est capable de fleurir plusieurs fois par an, même s’il vit dans la lumière artificielle et l’obscurité. Béni soit l’abcès car il est preuve qu’on peut encore appuyer sur un bouton, et que cela soit joli.
N’importe quel dermatologue dépressif vous le dirait, percer un abcès est un acte irreversible et résigné qui montre l’humaine attirance pour l’autodestruction et le suicide. En effet l’explosion d’un abcès conduit à la formation de ce qu’on nous appelons généralement un cratère. Ce mot sera défini plus avant, mais vous pouvez d’ores et déjà lire à ce propos le magnifique ouvrage « De l’eau précieuse dans la soufrière » qui traitent des problèmes d’acné d’Haroun Tazieff.
Le cratère dermique est très inesthétique quand il est placé sur la peau, mais en y réflechissant bien il peut être difficilement placé ailleurs. D’ailleurs le rôle principal d’un bouton est de rompre l’aspect parfois trop esthétique d’un visage trop réussi. Un profil grec comme le mien ne pourrait émouvoir que des étudiants en art plastique s’il n’était pas parfois perturbé par l’apparition d’un abcès de bon aloi. Et baiser des étudiants en art plastique ça n’a aucun intérêt.
Vous qui actuellement êtes en train de percer votre abcès quotidien, sachez que le volcanisme dermatique prend des formes les plus diverses, dépendant le plus souvent des hasardeuses expériences alimentaires auxquelles vous contraint votre frigo mal rempli.
Une mayonnaise légérement salmonellée provoque par exemple un volcanisme effusif du derme. L’aspect explosif de l’abcès, sa dangerosité, mais aussi du coup sa valeur artistique, est alors très faible. L’abcès se contentant de couler sur votre joue comme un vieux reste de jaune d’oeuf herpétique.
Alors qu’une pizza desséchée dont vous tentez de faire renaître les qualités gustatives à grand renfort de tabasco provoquera un volcanisme dermique explosif. C’est le plus impressionnant, et le plus fascinant aussi. Il y a des étudiants en droit dont les joues aux milles cratères n’ont rien à envier aux flancs lunaires d’un Etna, ou d’un Erta-Alé.
Percer un abcès c’est un plaisir jubilatoire, qu’il est difficile de faire partager à un proche, ou à un voisin. Il rentre dans la catégorie des plaisirs individuels privées comme pêter dans le bain, se retirer les crottes de nez, ou violer la baby-sitter.
Mais surtout le perçage d’abcès est un acte intime, qui s’effectue dans le profond et silencieux désespoir mâtinal, et ne peut s’exercer devant la moindre présence féminine. Car vous qui êtes en train de vous tirer l’excès de sébum qui alourdit votre face, je vous dis de vous méfier de cette fille qui dort dans votre lit et qui a eu l’élégance de vous suivre pour boire de la vodka chez vous après ce repas si coûteux dans ce douteux restaurant de fruit de mer. Car de vous, croyez-le comme je le pense, cette fille-là n’apprécie que vos points noirs. Elle les a regardé toute la soirée, entre deux bouteilles de Picpoul, et elle s’est dit toute la nuit : je vais me les faire.
Il peut y avoir dans le perçage d’abcès des enjeux soci-affectifs qui nous dépassent. A la manière de la femelle Bonobos qui aime à épouiller le singe mâle dominant, la femelle humaine aime à percer les abcès de son compagnon. Mais cet acte n’a pas du tout la même signification sociale. On peut même dire que le schéma des dominations est renversé. Ce n’est pas la femme qui fait acte de servilité en acceptant de percer les abcès de son compagnon, c’est l’homme qui est bien trop stupide pour laisser sa compagne transformer son visage en un Verdun facial.
Pour conclure, je reprendrais cette phrase que disait Aragon à son dermatologue, car ça fait toujours bien de citer un poète résistant pas trop pédé, « Le visage d’un homme est toujours le reflet de ses amours, Elsa, salope, tu m’a défiguré! ».